Des affiches disposées sur les vitres de la salle attirent l'oeil du curieux encore non endormi malgré l'heure avancée. Conçues à l'intention du touriste occidental qui importe dans le pays ses devises, son arrogance, et sa bedaine prête à bronzer, elles entendent signaler que contrairement à ce qui se dit en Europe, qu'il n'y a jamais eu de génocide perpétré en Arménie par l' armée Ottomane en 1915. Que toutes les preuves que les historiens ou de personnes ayant pu assister aux évènements sont erronées et visent à accuser la Turquie des pires crimes, pour mieux que la communauté internationale s'en détourne aujourd'hui.
Le curieux voit là une expression de l'amnésie dans toute sa splendeur, ou du moins une provocation au goût douteux. Il y voit aussi la main de l'Etat, qui dans chaque pays du monde est prêt à mettre les moyens en oeuvre les plus cyniques pour étouffer un passé gênant. L'art de la manipulation à son paroxysme éblouit les yeux du curieux qui devant tout le travail qu'ont effectué les faussaires de l'Histoire est contemplatif.
La ceinture attachée, et après le traditionnel discours du commandement de bord, le curieux se prépare à retrouver la grisaille parisienne. Il a envie de rire du cynisme des autorités turcques, mais il se dit que malgré tout il n'y a pas que dans ce pays lointain qu'on cherche à nier l'évidence du passé. Et que dans le pays où il a ses habitudes, on fait un peu la même chose. Que l'on veut se présenter comme les plus beaux, tout en se hâtant à mettre les cendres de milions de victimes sous le tapis de l'indifférence. Que ce pays si beau, aux principes justes et éclairés n'a pas hésité à se compromettre avec des dictatures de toute sorte pour protéger ses intérêts économiques. Et que ce n'est certainement pas fini, fournir nos centrales nucléaires en uranium, nos foyers en gaz naturel, ou faire prospèrer nos entreprises, est bien plus vital que d'avoir un honneur sauf. Que tous ces discours pêtris d'humanisme gluant, de mièvreries diverses sur la démocratie sentent autant l'escroquerie qu'un Florent Pagny reprenant du Jacques Brel. Que ce qui prêchent l'amour et la fraternité entre les peuples devraient réfléchir sur leur escroquerie intellectuelle. Que la raison d'état est plus souvent invoquée que la raison dans ce qu'elle a de plus noble. Que sa naiveté légendaire devrait le conduire à arrêter de poser des questions et passer pour un arrogant aux yeux du Monde...
